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Interviews/

Riad Salamé: Même dans le cas d’un scénario extrême, la livre restera stable

Le gouverneur de la Banque centrale, Riad Salamé, se déclare résolument optimiste quant à la solidité de la monnaie nationale, soulignant que la BDL dispose des moyens financiers nécessaires pour assurer la stabilité de la livre, même si la situation politique se détériore de manière dramatique. Dans une interview à L'Orient-Le Jour, Riad Salamé a par ailleurs exclu l'éclatement d'une bulle sur le plan immobilier, soulignant que l'augmentation des prix enregistrée récemment dans ce secteur découle d'une demande réelle et non pas de transactions spéculatives.

 

Question - Quel bilan dressez-vous de l'année 2010 ? Maintenez-vous vos estimations de croissance ? Quelles sont vos perspectives pour 2011, notamment à l'ombre des tensions politiques actuelles ?
Réponse - L'année 2010 a été positive dans l'ensemble aux niveaux économique et financier, malgré un certain ralentissement de l'activité au cours du dernier trimestre, notamment au niveau de la consommation et de la construction. Cette légère contraction, due à l'atmosphère politique ambiante, n'altère toutefois pas nos estimations initiales d'une croissance réelle entre 7 et 8 % pour l'année en cours. Quant à l'inflation, elle devra atteindre près de 5 % fin 2010 - un des taux les plus bas parmi les pays émergents et ceux de la région, comme l'Égypte et la Turquie, où les prix ont progressé de plus de 10 %.
Ce maintien d'une inflation modérée a été rendu possible grâce à notre politique de contrôle des liquidités. Nous avons en effet réussi à réaliser un modèle assez particulier : face à une demande réelle soutenue, accouplée à un excès de liquidités sur le marché, la Banque centrale a pu maintenir une tendance baissière au niveau des taux d'intérêt, tout en contrant les effets inflationnistes de l'afflux exceptionnel de capitaux en provenance de l'étranger.
Quant aux prévisions pour 2011, la Banque centrale n'a jamais avancé de pronostics a priori, d'autant que la situation politique au Liban est assez volatile. Les estimations de certains organismes internationaux tablent toutefois sur une croissance de 5 % l'an prochain.

 

Les réserves en devises de la BDL ont reculé de quelque 700 millions de dollars depuis début octobre. Y a-t-il, à votre avis, un risque réel sur la stabilité de la livre en cas de recrudescence de la tension politique ?
La BDL a démontré, au cours des dernières années, sa capacité à maintenir la stabilité de la livre, en dépit d'une série d'assassinats politiques, d'une guerre en 2006, de combats de rue et d'un vide constitutionnel ayant touché la présidence. Il n'y a donc, à mon avis, aucun risque à ce niveau, d'autant que nous disposons aujourd'hui de plus de moyens pour garantir cette stabilité. Nos réserves en devises, qui s'élevaient à près de 10 milliards de dollars en 2005, ont désormais atteint 31 milliards de dollars, ce qui renforce notre capacité à intervenir sur le marché. Même dans le cas d'un scénario extrême, la BDL sera donc en mesure de maintenir la stabilité de la livre.
Quant aux variations observées au cours des derniers mois, elles ne découlent pas uniquement de la légère tension observée sur le marché des changes. La Banque centrale a dû puiser également dans ses réserves pour honorer des paiements en devises relatifs au gouvernement. Cela dit, j'espère que les dénouements politiques seront dans l'intérêt de la stabilité au Liban, d'autant qu'un des grands acquis économiques sur le plan local, au lendemain de la crise mondiale, a été - outre la confiance retrouvée dans la livre et le recul conséquent du taux de dollarisation - l'importante baisse des taux d'intérêt. Celle-ci constitue un élément-clé pour le maintien d'une croissance durable et l'allègement du service de la dette à moyen terme.

Pensez-vous que ces acquis sur le plan économique sont pris en considération dans les décisions politiques au Liban ? Jouez-vous un rôle personnel à ce niveau ?
La Banque centrale est en contact avec tous les milieux politiques, quelles que soient leurs orientations, et dans mes rencontres individuelles avec plusieurs responsables, j'ai pu constater un intérêt pour préserver ces acquis. Je ne crois pas que les factions politiques soient totalement indifférentes à ces questions.

Qu'en est-il de votre politique incitative en termes d'octroi de prêts bancaires ? Sera-t-elle maintenue dans le contexte actuel ?
Cette politique, incitée par l'afflux exceptionnel de capitaux vers le Liban au lendemain de la crise internationale, sera maintenue tant que l'inflation restera modérée. Jusque-là, cette politique a permis d'orienter les ressources bancaires vers des secteurs productifs sans qu'elle n'ait d'impact négatif sur l'évolution des prix. En outre, les bonifications d'intérêts ont bénéficié à plusieurs segments sociaux, notamment les jeunes qui peuvent, grâce à la nouvelle structure des taux d'intérêt et les différentes formes de subventions, poursuivre leurs études ou s'approprier un appartement plus facilement qu'auparavant.

Sur le plan immobilier, craignez-vous l'éclatement d'une bulle ? Le secteur bancaire n'a-t-il pas contribué dans une certaine mesure à cette flambée des prix ?
L'importante hausse des prix dans le secteur immobilier au Liban, observée au cours des dernières années, découle d'une demande réelle, contrairement à d'autres marchés où les transactions spéculatives sont largement répandues. Il n'y a donc pas de risque d'éclatement d'une bulle, d'autant que nous constatons depuis un moment une certaine stabilité au niveau des prix, en raison d'une offre plus importante mais aussi d'une résistance de la demande à une nouvelle augmentation des prix.
En ce qui concerne le secteur bancaire, les crédits à l'immobilier ne dépassent pas aujourd'hui 10 % de la taille du secteur bancaire, tandis que les prêts à l'habitat, dont le taux d'impayés s'élève à moins de 1 %, ne représentent pas plus de 3 % du total des actifs des banques. En outre, la BDL a défini un cadre lui permettant de s'assurer que les crédits à l'habitat ne sont pas utilisés à des fins spéculatives.

Avez-vous l'intention de maintenir le système de taux de change fixe ? Si oui, pourquoi ne pas indexer la livre à un panier de devises, sachant que près du tiers des importations libanaises proviennent d'Europe ?
Il n'y a aucun intérêt à l'heure actuelle à modifier la politique de taux de change fixe. Un changement du système en place risque en effet de nuire à la stabilité des prix et d'inciter à la spéculation, dans un contexte où la guerre des monnaies fait rage un peu partout dans le monde. Ce système, adopté au début des années 90, s'est en outre avéré largement avantageux puisqu'il a permis de réduire l'inflation de manière considérable - celle-ci s'élevait à quelque 100 % en 1992 - sans pénaliser l'économie, dont la taille est désormais huit fois plus importante qu'il y a 18 ans.
En ce qui concerne l'indexation de la monnaie locale à d'autres devises étrangères, c'est le marché qui nous impose aujourd'hui de vendre ou d'acheter des dollars. Certes, la BDL possède des réserves en euros, mais celles-ci sont bien moins importantes que les réserves en dollars. Notre politique d'indexation au billet vert ne changera donc pas tant que la structure du marché des devises étrangères au Liban n'a pas changé. En outre, sur le plan technique, l'indexation à un panier de devises se fait généralement dans des pays qui financent eux-mêmes leur commerce international, ce qui n'est pas le cas au Liban.

Face à une dette publique qui représente aujourd'hui près de 150 % du PIB, ne pensez-vous pas qu'une dévaluation de la monnaie serait une des options pour réduire le stock des engagements de l'État ?
Les pays qui ont essayé de régler leur problème de dette par la dévaluation de leur monnaie ont subi des contrecoups très négatifs à plus d'un niveau. Cette option, adoptée par le passé dans certains pays d'Amérique du Sud, a eu en effet des répercussions désastreuses aussi bien sur le plan économique qu'au niveau social, notamment en termes de chute du pouvoir d'achat des citoyens.
Au Liban, le montant de la dette est certes très élevé, mais il ne constitue pas un problème en soi. C'est le creusement du déficit chaque année et cette incapacité à freiner la détérioration des finances publiques qui inquiètent les marchés. Le gouvernement a donc un rôle majeur à jouer pour entamer les réformes susceptibles de rééquilibrer la balance budgétaire de l'État et garantir une pérennité de la croissance. Aujourd'hui, le ratio de la dette au PIB a largement reculé, grâce aux taux de croissance élevés enregistrés au cours des trois dernières années. Il faut donc maintenir cette tendance en amorçant les principales réformes structurelles, maintes fois reportées, et en préservant une certaine stabilité politique.
Il faudra en outre œuvrer en faveur d'un maintien de la tendance baissière des taux d'intérêt sur les bons du Trésor, qui ont reculé en moyenne de 3 % en un an, ce qui équivaut à des économies de 1,5 milliard de dollars au niveau du service de la dette.

Les banques locales n'ont-elles pas un rôle à jouer au niveau de la réduction de la dette en accordant des prêts à l'État à des taux nuls ?
Il est important d'abord de rappeler à ce sujet qu'il est du ressort du gouvernement de réduire la dette d'un État, et non du secteur bancaire. Cela dit, les banques au Liban ont déjà contribué par le passé aux efforts visant à limiter la croissance du stock de la dette en accordant, dans le cadre de la conférence Paris II, des prêts remboursables sur deux ans, à des taux nuls. De son côté, l'État était tenu de lancer certaines réformes qu'il n'a finalement pas réussi à mettre en application.
Aujourd'hui, les crédits accordés au secteur public constituent 26 % des ressources bancaires, contre 29 % au secteur privé.
Sur le plan stratégique, le secteur bancaire devrait donc s'engager davantage avec le secteur privé qu'avec l'État. D'autant que les banques auront un rôle plus important à jouer à l'avenir dans le financement des projets qui s'inscriront dans le cadre du partenariat public-privé (PPP).

Par ailleurs, où se situe le Liban par rapport aux accords de Bâle II et Bâle III ?
Les banques locales bénéficient aujourd'hui de niveaux de liquidités et de solvabilité très élevés comparativement aux banques européennes, dont les besoins en capitaux sont estimés à quelque 700 milliards d'euros. Le ratio de solvabilité Tiers 1 s'élève déjà en moyenne à 7 % au Liban alors que les accords de Bâle III stipulent que ce ratio soit atteint d'ici à 2019. Pour renforcer davantage la confiance dans notre système, la Banque centrale va même négocier avec les banques locales l'augmentation de ce ratio à 10 %.

Votre troisième mandat arrive bientôt à terme. Pensez-vous que vous serez reconduit à la tête de la Banque centrale ?
La décision de reconduction ou non est prise par le Conseil des ministres, sur proposition du ministre des Finances. Il faudra adresser donc cette question aux personnes concernées...

Propos recueillis par Bachir Khoury - L'Orient-Le Jour

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